Avec un grand G

L’intervention de Jeannette Bertrand au « Brunch de la laïcité » organisé dimanche par le PQ fait beaucoup jaser. N’ayant peur ni de la redite ni des lieux communs, Sur le bout de la langue se joint aux discussions et parle, pour parler, de ce « grugeage » abordé par la populaire et respectée dame.

Dans son exemple qui allie piscine et intégrisme, le « grugeage » serait une perte progressive et irréversible, une forme d’érosion, de dégradation des droits et des libertés des femmes. Si l’exemple choisi par Jeannette Bertrand est plutôt maladroit, on ne peut en dire autant de son choix lexical!

On pourrait en effet voir dans « grugeage » un excellent néologisme formé du verbe gruger et du suffixe –age. Sans que le potentiel électeur ait besoin de lire la définition du mot, sa signification est claire. Mais supposons – toute cette histoire n’est-elle pas basée exclusivement sur des suppositions? – que l’électeur ouvre son dictionnaire… Il y verrait que le terme est encore mieux choisi qu’il ne le croyait! Dans le Dixel, on trouve quatre acceptions au verbe gruger. La viellie « réduire en grains », la québécoise « grignoter, ronger », la littéraire « duper quelqu’un en affaires, le dépouiller » et la familière en France « frauder, tricher ». Dans le dictionnaire du CNRTL, gruger est aussi défini, dans une acception populaire, comme le fait de «dépouiller quelqu’un de son bien en l’exploitant habilement». Dans tous les cas, on sent bien l’injustice appréhendée par Jeannette Bertrand, injustice faite action par l’ajout du suffixe –age. (L’action de laver est le lavage, l’action de balayer, le balayage, l’action de tenter de séduire l’électorat par tous les moyens, le racolage.)

Mais qu’on se détrompe, le terme utilisé par Jeanne Bertrand n’est pas un néologisme. Il s’agit plutôt d’un archaïsme, un mot ou une expression qu’on emploie alors qu’il n’est plus en usage. Le CNRTL définit grugeage comme « action de gruger quelqu’un : résultat de cette action, synonyme de duperie, tromperie » et cite Mérimée (Lettres de Viollet-le-Duc, 1870) : « Une grande et principale crainte est le grugeage. N’est-il pas à craindre qu’il prenne des proportions colossales et dangereuses? »

L’expression utilisée par Jeannette Bertrand, si parlante, présente l’avantage de jouer sur deux plans. D’un côté, elle donne l’impression du néologisme créé pour parler d’un phénomène nouveau et inquiétant – du moins selon l’amatrice d’aquagym –, de l’autre, elle en met de l’avant la portée historique. Dommage que les idées qui ont fait naître l’expression n’aient pas toujours la même profondeur.