Tirer la plogue

À la une de plusieurs quotidiens montréalais (La Presse, Radio-Canada, entre autres), on trouvait la semaine dernière une citation de Denis Coderre qui disait vouloir « tirer la plogue » à un centre de compostage dans St-Michel. Le candidat à la mairie de Montréal étant plus reconnu pour ses tournures colorées que pour son langage châtié, l’expression, dans sa bouche, ne surprend pas. Mais est-elle correcte?

En 2008, Guy Bertrand consacrait au mot « plogue » une de ses chroniques. « Dans presque tous les cas, écrivait-il, on peut remplacer plogue par pub. » Il ne disait toutefois rien sur la « plogue » littérale, celle qu’on branche dans le mur (prise électrique, fiche de contact). En 2010, c’était au tour de l’Assemblée Nationale de s’interroger sur la graphie du mot. Devait-on préférer « plugue » à « plogue », opter pour la racine anglaise au détriment de la sonorité québécoise? (L’oreille tendue)

Depuis, la langue a tranché et on retrouve dans Le Robert historique de la langue française de 2010 une savante définition du mot « plogue », qu’on dit « un anglicisme francisé graphiquement » – on choisit donc le « o » – d’origine probablement néerlandaise, issu de la même famille que l’allemand Pflock (piquet, pieu)!  Chez Robert, on insiste sur le fait que l’utilisation de « plogue » est peu recommandée, mais si fréquente au Québec qu’on ne peut que la reconnaître.

Peut-être plus habile qu’on le pense, Denis Coderre saurait ainsi être, linguistiquement parlant, à la fois dans la norme, populaire et exotique.

Idiome météorologique

Les grands vents qui balaient la région montréalaise en ce moment vous donnent peut-être envie d’affirmer qu’il « vente à écorner les bœufs ». Peut-être même certains se demanderont-ils quel rapport peut bien exister entre un fort vent et un bœuf écorné (Il faudrait une bourrasque drôlement puissante pour arracher les cornes d’un bovidé!). Sur le bout de la langue a fait la recherche pour vous. 

Dans sa chronique La petite histoire d’une expression, disponible sur le site du Bureau de la traduction de Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, Fanny Vittecoq relève deux origines possibles à l’expression « venter à (d)écorner les bœufs ».  La première est maritime : par grands vents, sur les navires transportant des bovins, le roulis aurait poussé les bœufs tête première sur le bastingage, fracassant leurs cornes du même coup. L’expression serait donc littérale : il vente si que les bœufs sont décornés.

La seconde origine possible est plus souvent répertoriée. Traditionnellement, on écornait annuellement les bœufs pour éviter qu’ils ne se blessent entre eux. On choisissait pour le faire une journée venteuse, ce qui aidait à une cicatrisation plus rapide – le sang séchait plus vite – et éloignait des bêtes les mouches porteuses de maladies.

 

La source du lac-à-l’épaule

Les 6, 7 et 8 mai 2013, les directeurs du Cégep Marie-Victorin tenaient leur lac-à-l’épaule annuel au cours duquel ils ont dû discuter les grands enjeux touchant l’institution. Y ont-ils mis l’épaule à la roue (nous reviendrons plus tard sur cette expression fautive) ou ont-ils haussé les épaules dans un geste de dépit? Si les deux dernières expressions sont suffisamment imagées pour qu’on en déduise le sens, il n’en va pas de même pour ce fameux lac-à-l’épaule qui semble un lieu de réunion très prisé des dirigeants québécois.

L’expression lac-à-l’épaule vient effectivement du nom d’un lac de la région de Québec, passé à l’histoire pour avoir été le lieu de rencontres politiques importantes. En 1962, le gouvernement Lesage tenait dans le paysage montagneux de Lac à l’Épaule, situé à l’orée du parc de la Jacques-Cartier (entre Québec et le SaguenayLac-St-Jean), une rencontre secrète avec son cabinet. Le but de la rencontre était de décider s’il allait déclencher ou non des élections sur le thème de la nationalisation de l’électricité. Inspirante – à cause du lieu? –, la rencontre a donné naissance au célèbre Maîtres chez nous qui a illustré la campagne de Lesage.

Utilisé comme nom désignant une rencontre importante tenue à l’écart, souvent dans un cadre naturel, le toponyme perd ses majuscules et adopte les traits d’union. On tient un lac-à-l’épaule pour définir de grandes orientations ou pour s’entendre sur des actions à entreprendre.

Quant à mettre l’épaule à la roue, si les dirigeants réunis en lac-à-l’épaule en ont eu envie, ils devront pour en parler, s’ils veulent respecter le bon usage, choisir une autre expression. En effet, elle est un calque de l’anglais (to put one’s shoulder to the wheel). On lui préférera la plus prosaïque venir en aide à quelqu’un ou l’imagée mettre la main à la pâte.