Le charme suranné du point-virgule

Le point-virgule serait-il en voie de disparition? Selon l’article de Stéphane Baillargeon («Vie et survie du point-virgule») publié aujourd’hui dans Le Devoir, le point-virgule tend à disparaître dans les textes écrits… pour mieux reparaître dans des utilisations inattendues. Alors qu’il est de plus en plus confiné aux listes complexes dans les textes, on le voit prendre son envol dans les langages informatiques et se déposer sous forme de tatouage sur les poignets d’anciens toxicomanes. Plus souvent encore, il mime la moquerie ou la connivence… ; )

Points en suspens

La semaine dernière, le magazine en ligne Slate.fr publiait la recension d’un très sérieux bouquin de Julien Rault paru en septembre dernier. Et ce très sérieux bouquin s’intéresse aux non moins sérieux points de suspension. Il n’en fallait pas plus pour que Sur le bout de la langue soit plongée dans une rêverie syncopée dans laquelle défilaient, en grappes, les fameux petits points…

S’ils connaissent une popularité exacerbée par les conversations instantanées et autres dialogues électroniques, les points de suspension n’ont pas toujours eu la cote. En fait, leur entrée dans la ponctuation remontrait, selon Rault, au 17e siècle, et leur dénomination actuelle, au 18e. D’abord appelés point interrompu, points de coupure ou points multiples, les points de suspension variaient aussi en nombre et ce n’est que vers le milieu du 19e siècle que les petits points ont trouvé leur apparence ternaire actuelle.

Rault les voit comme des « points de latence », moments d’un texte où on indique que quelque chose peut apparaître mais où on floute la nature de ce quelque chose.

Pour Sur le bout de la langue, les points de suspension sont la preuve d’une très grande confiance faite au lecteur. Après tout, qu’on les utilise pour laisser une phrase inachevée ou pour taire une relation louche avec monsieur F…, les points de suspension laissent le lecteur tout à fait libre de combler l’espace à sa manière, bienveillante ou tordue!

Néanmoins, s’il s’agit de laisser dans le flou, aussi bien le faire clairement. Il existe quelques règles typographiques qui encadrent l’utilisation des points de suspension, dont nous listons ici celles qui nous semblent les plus utiles. Les fonctions des points de suspension, selon le CCDMD, sont au nombre de quatre :

  1. Marquer une pause dans une phrase interrompue. Dans ce cas, on utilise simplement les points de suspension. Lorsque cette interruption survient à la fin d’une phrase, le point final se confond avec les trois petits points.
  2. Montrer qu’une énumération est incomplète. Dans ce cas, Il ne faut pas utiliser les points de suspension avec l’expression etc. Les deux éléments ont en effet la même fonction.
  3. Montrer une coupure dans une citation. Comme chaque modification apportée à une citation, il faut montrer la coupure à l’aide des crochets. On indique donc […] à l’endroit où la citation a été tronquée.
  4. Censurer un mot tabou, masquer une grossièreté, préserver un anonymat… On peut alors choisir, selon la teneur de ce qu’on veut cacher, de remplacer le mot au complet par les points de suspension, de n’en donner que la première lettre, ou que le début.

Pour en savoir plus :

Théorie et exercices sur le site du CCDMD

Informations typographiques précises sur le site du Bureau de la traduction du gouvernement canadien

Ponctuez prudemment!

Humour de linguistes, et de notaires

La virgule sauve des vies! C’est du moins ce que laisse entendre le Comité contre la médiocrité langagière avec son parlant exemple:

Et si on mangeait les enfants?

Beaucoup plus cruel, on en convient, que:

Et si on mangeait, les enfants?

L’Institut d’assurance de dommages du Québec montre aussi la portée d’une ponctuation déficiente, racontant l’histoire d’un homme riche qui, au moment de son agonie, aurait pris un stylo pour écrire ses dernières volontés. Malheureusement, il aurait, semble-t-il, poussé son dernier souffle avant d’avoir pu ponctuer son texte.

« Je laisse mes biens à ma sœur non à mon neveu jamais sera payé le compte du tailleur rien aux pauvres. »

À qui laissait-il sa fortune? Le neveu ponctue ainsi:

« Je laisse mes biens à ma sœur ? Non ! À mon neveu. Jamais ne sera payé le compte du tailleur. Rien aux pauvres. »

Naturellement, la soeur du défunt n’est pas d’accord, elle ponctuerait plutôt le billet de cette façon:

« Je laisse mes biens à ma sœur. Non à mon neveu. Jamais ne sera payé le compte du tailleur. Rien aux pauvres. »

Et on imagine ce que le tailleur et les pauvres feront de la notice non ponctuée!

Si la virgule vous angoisse, consultez l’article sur les mythes liés à son utilisation.

La virgule inspirée

Pour répondre à une question qui lui est souvent posée, Sur le bout de la langue désire aujourd’hui défaire quelques croyances liées à l’utilisation de la virgule.

Première croyance : la ponctuation respecte des règles tellement complexes qu’elles paraissent aléatoires.

Malheureusement, l’utilisation de la virgule ne relève pas du hasard et n’est pas qu’une question de style. La grammaire impose certaines règles, même en ce qui concerne la ponctuation.

Seconde croyance : la principale fonction de la virgule est de nous permettre de respirer.

Lorsqu’on lit un texte écrit, la virgule est, certes, un moment de répit, une brève pause dans la lecture, plus courte que l’arrêt suggéré par le point. Mais l’inverse n’est pas vrai. Il ne suffit pas de lire son texte en respirant profondément pour trouver où placer les virgules. Imaginez l’instabilité d’un système de ponctuation reposant sur le degré d’essoufflement – ou de congestion nasale – de son utilisateur! Un bon exemple de cette impossibilité de transférer directement de l’oral à l’écrit l’utilisation de la virgule est celle du coordonnant « mais ». À l’oral, on prend généralement une pause après le « mais » (« J’ai bien pensé à mon examen mais (respiration) je ne pense pas le réussir. ») alors qu’à l’écrit, il faut ponctuer AVANT le coordonnant (« J’ai bien pensé à mon examen, mais je ne pense pas le réussir. »)

Si l’utilisation de la virgule vous fait peur, sachez que cinq grandes règles expliquent presque tous les cas d’utilisation de la virgule.

Pour les cas plus complexes, mieux vaut se référer à la Banque de dépannage linguistique de l’OQLF.