Méchante poésie

(Sur le bout de la langue, même en retard sur la nouvelle, ne peut résister à quelques vers mal ficelés…)

Le 5 octobre, Philippe Couillard s’est déguisé en poète pour souligner le départ de Sylvain Gaudreault, qui quitte sa position de chef intérimaire du PQ pour regagner son siège de député. Il a jeté de la poudre aux yeux à l’assemblée, tellement qu’après l’envolée lyrique du premier ministre, « M. Gaudreault s’est […] levé de son siège pour aller remercier M. Couillard, sous les applaudissements de ses collègues.* »

Caricature de Côté publiée dans Le Soleil du 7 octobre 2016.

Caricature de Côté publiée dans Le Soleil du 7 octobre 2016.

La forme a impressionné un public plus habitué à la langue de bois qu’à la versification. Pourtant, une fois le choc esthétique passé, on se rend tout de même compte que l’hommage de Couillard est surtout teinté de mépris…

Hommage à Sylvain Gaudreault, par Phillipe Couillard

De nos courtes vies, les parques filent la toile.

Bien osé pour nous d’en deviner le cours.

Le PQ bientôt montrera un troubadour

Capable selon eux de redresser les voiles

D’un bien fragile esquif voguant vers les hauts fonds

D’un récif acéré qui n’offre rien de bon.

De notre collègue la voix s’éteindra-t-elle ?

Un autre fauteuil déjà attend son appel.

On y entendra parler de séparation.

Pourtant, quelle douceur dans le beau mot union !

Redoutable adversaire aujourd’hui, il demeure.

De son ralliement futur nous attendons l’heure,

Car de notre grand parti est issu le sien,

Travaillons ensemble pour refaire ce lien.

 

Selon cet hommage rimé, le prochain chef du PQ sera, qui qu’il soit, un « troubadour », ce poète chanteur médiéval au charme suranné et inoffensif. Le parti lui-même — passons ici la licence poétique qui permet à M. Couillard d’accorder « eux » (m.p.) avec PQ (m.s.) — est comparé à un fragile esquif (petite embarcation) qui vogue à sa perte dans une cascade indomptée de compléments du nom (« les voiles d’un fragile esquif » qui vogue vers « les hauts fonds d’un récif acéré qui n’offre rien de bon. »)

Un esprit mal tourné pourrait même voir dans les vers suivants un euphémisme qui sonne le glas de Gaudreault, dont la voix s’éteindra sous peu. Et s’il s’en sort, Gaudreault sera condamné à appeler un patient fauteuil, seul répondant possible pour les questions de séparation ?

Après ces douceurs, il nous semble un peu surprenant que le premier ministre invite Gaudreault à grossir les rangs du clan libéral…

MORALITÉ (nous avons, nous aussi, lu quelques classiques)

Vous « [q]ui savez que c’est la manière

Dont quelque chose est inventé,

Qui beaucoup plus que la matière

De tout récit fait la beauté** »,

Sachez que pour recevoir des applaudissements à l’Assemblée, rien ne vaut quelques méchancetés bien rimées.

Couillard aura au moins eu l’audace du vers et l’élégance du vocabulaire.

Pour une poésie politique, Sur le bout de la langue préfère — de loin ! — Véronique Côté.

 

** Charles Perrault, « Les souhaits ridicules », Contes de ma mère l’Oye, 1697