L’art de la négation

(ou quand les compagnies de sodas rédigent en français du 17e siècle)

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L’adverbe de négation constitue un exemple très parlant de la façon dont peut lentement évoluer une langue, entre norme et oralité, entre ordre et normalité. Présent dès les Serments de Strasbourg– rédigés en 842 et considérés comme le premier texte en français, du moins en roman, ancêtre du français – l’adverbe non s’est bientôt, en toute lenteur étymologique, mué en ne au milieu du 10e siècle.

Puis, peu à peu, des noms bien quotidiens sont venus complémenter les verbes dont l’incomplétude était marquée par ce ne. Je ne mange mie, miette; je ne bois goutte; je ne couds point; je ne marche pas. Mie, goutte, point et pas, pour ne nommer qu’eux, ont ensuite été entraînés dans un processus de grammaticalisation qui a transformé leur nature : de noms communs, ils sont devenus partie d’une locution adverbiale qui fonctionnait désormais en dyade.

Et cette évolution linguistique est toujours affaire pendante. Aujourd’hui, à l’oral, c’est le ne lui-même qui tend à s’effacer au profit de la seconde partie de la locution. Ainsi entend-on : « Je sais plus quoi faire, je pense pas y arriver… »

La place de la négation dans la phrase est elle aussi signe des temps. Aujourd’hui figée – autour du verbe conjugué; avant le verbe à l’infinitif (Je ne peux pas ne pas voir qu’il s’agit d’une difficulté!) – elle était encore laissée à la discrétion de l’auteur classique. Au 17e siècle, Molière pouvait donc écrire : « Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde » (Le Misanthrope, Acte I, scène 1), à l’instar de ses contemporains classiques qui choisissaient esthétiquement tantôt la formule ne + infinitif + pas, tantôt la tournure ne + pas + infinitif. Aujourd’hui, on considère comme archaïque le premier agencement, et les règles prescrites par les grammaires sont claires : il faut privilégier le second.

Quant à cette originale compagnie de sodas, de deux choses l’une : soit elle a utilisé la fonction « 17e siècle » de son site de traduction, soit elle n’a jamais entendu parler du truc modre/mordu servant à distinguer l’infinitif du participe passé.  Sur le bout de la langue trouve la première option beaucoup plus inspirante!

Pour en savoir plus:

Un article savant, complet, et plutôt complexe sur l’utilisation de « pas » et « point » en français classique :

http://www.claude-muller-linguiste.fr/wp-content/uploads/2012/09/N%C3%A9gation-classique.pdf

Des exercices du CCDMD:

http://www.ccdmd.qc.ca/media/synt_probl_51Syntaxe.pdf

Sur les Serments de Strasbourg:

(http://www.lexilogos.com/serments_strasbourg.htm)