La saison des petits fruits

emballage framboises

Sur le bout de la langue est de nature avide. Et, en une allée d’épicerie « passant, la faim, l’occasion, l’herbe tendre, [les soldes] et quelque diable aussi […] poussant* », une incriminante mais ô combien tentante barquette de framboises a été achetée.

Ah, l’avidité! Il faut désormais vivre avec la culpabilité éthique (mais les framboises locales sont encore vertes sur leur plant!), environnementale… et grammaticale!

Il est de nos jours si facile de s’enrôler, d’un simple clic plus ou moins engagé, dans une multitude d’organisations que le verbe joindre, le plus souvent calqué de l’anglais, est utilisé à tous les coulis. Mais quelle déception d’arriver au fond du plat et de ne pas y trouver une formulation limpide!

Le verbe joindre signifie, lorsqu’on parle de choses, mettre ensemble, ajouter à, relier ou associer. Lorsqu’on parle de personnes, il veut dire entrer en contact avec. L’expression « joignez-vous » de l’emballage inviterait donc les gourmands, s’ils avaient des questions ou des commentaires à formuler, à s’adresser à eux-mêmes…

Il aurait donc fallu écrire « rejoignez-nous », puisque le verbe rejoindre signifie s’unir à une personne ou à un groupe, ou encore « joignez-vous à nous », puisque « se joindre à » est tout à fait acceptable dans ce sens. Mais il faut admettre que le « nous » d’une barquette de framboises reste un ensemble un peu flou.

Pour en savoir plus, deux articles de la Banque de dépannage linguistique

Joindre, un anglicisme

Ne pas confondre joindre et rejoindre

*Les Fables de La Fontaine racontent déjà tout! «Les animaux malades de la peste», Fables, Livre VII, 1678.

Une vue de l’esprit

Alors que Phillipe Couillard et une palette de ministres endimanchés visitent la France, Sur le bout de la langue s’amuse à tourner les anglicismes à son avantage (pour une fois!)

De quoi que soit faite l’actualité entre deux présentations de budget, il semblerait que la coupure économique si prisée soit, peu importe le parti tenant le gros bout des ciseaux, fautive!

C’est en effet un calque de l’anglais « cut » qui pousse les francophones à parler de coupures budgétaires nécessaires, de coupures dans les dépenses ou de coupures de postes. La coupure, en français, correspond à plusieurs réalités moins financières : une blessure, une interruption de courant, la suppression de passages dans une œuvre, par exemple. On peut aussi l’utiliser pour parler de billets de banque, les petites coupures qui sont le moteur des grandes.

Certes, il est possible de remplacer « coupures » par les plus sémantiquement acceptables restrictions, compressions, réductions et même coupes. Mais, s’il n’en tenait qu’à elle, Sur le bout de la langue tairait ces informations et ferait des récentes et nombreuses « coupures » d’irrecevables vues de l’esprit.

Pour en savoir plus: l’article «coupure» de la Banque de dépannage linguistique

Un style académique

En cette période de rentrée, de remise en question du parcours collégial et d’émissions de télé mettant en vedette des chanteurs en voie de le devenir (des chanteurs ou des vedettes), le mot académique est très à la mode. Pourtant, rares sont les occasions d’utiliser à bon escient cet adjectif qui ressemble beaucoup – malheureusement, peut-être – à l’anglais academic.

Selon la Banque de dépannage linguistique, il n’existe que deux acceptions françaises de l’adjectif académique. Le premier sens est celui qui relie directement académique à sa source, l’académie. Qu’elle soit une division administrative dans le domaine de l’enseignement (l’Académie de Musique, l’Académie culinaire…), ou une société littéraire ou scientifique (la très célèbre Académie française, par exemple), à l’académie se rapportent des choses académiques.

Le second sens attribué à l’adjectif est figuré et péjoratif : académique veut alors dire conventionnel, formel. Un peintre dont les tableaux seront jugés académiques soulèvera rarement les passions.

De cette façon, la rentrée des étudiants, tout comme leur parcours et leurs résultats, doit être scolaire (ou refléter leur niveau d’étude – la rentrée universitaire, le parcours collégial…). Quant aux chanteurs en devenir, s’ils participent à La Voix sans proposer de performances trop conventionnelles, ils ne devraient  pas recevoir la mention académique, contrairement – acceptions lexicales obligent! – à leurs ancêtres d’une autre émission populaire qui, elle, présentait l’académie comme un lieu d’enseignement (l’Académie des vedettes). Marie-Mai et consorts auront donc traversé les embûches académiques d’une télé-réalité dont le titre était lui-même un gigantesque (double) anglicisme[1].



[1] Selon Antidote, star est un anglicisme qu’on remplace, au Québec, par vedette ou étoile. Il est néanmoins toléré ailleurs dans la francophonie. La juxtaposition des deux noms («star» et «académie») est, elle aussi, un calque de l’anglais.

Briser ses promesses

Peut-on briser une promesse? Politiquement, il semble que oui, et le gouvernement Couillard l’a allègrement démontré ces derniers jours. Mais grammaticalement, est-ce toléré?

L’expression est un calque de l’anglais « to break a promise ». Pourtant, comme l’utilisation du verbe briser avec un complément abstrait – briser une amitié, une conversation, un pacte, une carrière… – dans le sens de « rompre » est fréquente, qu’elle est sémantiquement claire et grammaticalement correcte, l’Office québécois de la langue française se garde de condamner l’expression. On suggère néanmoins d’utiliser plutôt enfreindre une promesse, violer une promesse, rompre ou manquer à ses promesses. Le mieux serait tout de même de les tenir…

La source du lac-à-l’épaule

Les 6, 7 et 8 mai 2013, les directeurs du Cégep Marie-Victorin tenaient leur lac-à-l’épaule annuel au cours duquel ils ont dû discuter les grands enjeux touchant l’institution. Y ont-ils mis l’épaule à la roue (nous reviendrons plus tard sur cette expression fautive) ou ont-ils haussé les épaules dans un geste de dépit? Si les deux dernières expressions sont suffisamment imagées pour qu’on en déduise le sens, il n’en va pas de même pour ce fameux lac-à-l’épaule qui semble un lieu de réunion très prisé des dirigeants québécois.

L’expression lac-à-l’épaule vient effectivement du nom d’un lac de la région de Québec, passé à l’histoire pour avoir été le lieu de rencontres politiques importantes. En 1962, le gouvernement Lesage tenait dans le paysage montagneux de Lac à l’Épaule, situé à l’orée du parc de la Jacques-Cartier (entre Québec et le SaguenayLac-St-Jean), une rencontre secrète avec son cabinet. Le but de la rencontre était de décider s’il allait déclencher ou non des élections sur le thème de la nationalisation de l’électricité. Inspirante – à cause du lieu? –, la rencontre a donné naissance au célèbre Maîtres chez nous qui a illustré la campagne de Lesage.

Utilisé comme nom désignant une rencontre importante tenue à l’écart, souvent dans un cadre naturel, le toponyme perd ses majuscules et adopte les traits d’union. On tient un lac-à-l’épaule pour définir de grandes orientations ou pour s’entendre sur des actions à entreprendre.

Quant à mettre l’épaule à la roue, si les dirigeants réunis en lac-à-l’épaule en ont eu envie, ils devront pour en parler, s’ils veulent respecter le bon usage, choisir une autre expression. En effet, elle est un calque de l’anglais (to put one’s shoulder to the wheel). On lui préférera la plus prosaïque venir en aide à quelqu’un ou l’imagée mettre la main à la pâte.