Couler de source

Avec Snowden cet été, et tout dernièrement avec la taupe Benoît Roberge, une expression maladroite s’est répandue et on entend maintenant même les plus rigoureux – et les plus discrets – parler de coulage d’information. Aussi séduisante soit-elle, cette expression est une mauvaise traduction de l’anglais information leak. Il faudrait plutôt parler d’une fuite d’information, de divulgation, d’indiscrétion ou de révélation, selon la qualité des détails fournis et les intentions de la source. Et si on tient à la métaphore, on pourra dire que l’information a transpiré.

En français, aujourd’hui, le terme coulage a deux sens, le plus connu étant celui de l’action de fondre et de couler une matière en fusion. L’autre sens, moins utilisé, désigne un gaspillage. Le Robert historique de la langue française mentionne aussi le sens familier de « petits larcins domestiques », attesté depuis 1837, mais très rare, du moins au Québec.

Si on ne peut « couler d’information », pouvons-nous « couler un examen »? C’est une expression à réserver à la langue familière, on lui préférera plutôt échouer à un examen. Il est tout de même intéressant de remarquer que couler est alors utilisé dans son acception de « faire sombrer », avec un léger déplacement de sens. Dans l’idée de faire sombrer, il y a l’idée de faire une action sur quelque chose. Or, l’étudiant qui coule son examen aura rarement l’impression d’avoir agi en ce sens. Faudrait-il ainsi le croire lorsqu’il accuse les professeurs d’être les responsables du naufrage?

Pour d’autres suggestions de remplacement pour couler de l’information, consultez la Banque de dépannage linguistique.

Garder le focus et se tromper

Que ce soit Michel Therrien qui explique que le jeune Bournival commence la saison avec les Canadiens parce qu’ « il a été capable de garder son focus »,  Mélanie Joly qui nomme une section de son site internet « Focus qualité », ou le Festival de nouveau cinéma qui intitule une partie de sa programmation « Focus », nombreux sont ceux à croire que « garder le focus » ou « faire le focus » sur quelque chose est gage de réussite. Pourtant…

Dans Le Petit Robert, entre « focaliser » et « foehn » (« Vent chaud et sec des Alpes suisses et autrichiennes », Le Petit Robert, édition 2006),  il n’y a rien du tout! « Focus » est un terme emprunté à l’anglais. Certains dictionnaires plus récents ont tendance à accepter le mot, mais, comme il ne comble aucune lacune lexicale en français, il n’a pas de raison véritable d’être utilisé, que ce soit dans une conversation sportive, politique ou cinématographique.

Pour le remplacer correctement, Michel Therrien pourra dire de Bournival qu’il sait rester concentré. Mélanie Joly aura avantage à renommer sa section « centre d’intérêt », et le Festival  de nouveau cinéma présentera des films dans la catégorie « Point de mire ».

Et le caméraman, pourra-t-il ajuster le focus de son appareil? Pas s’il veut le faire en français correct. Il devra plutôt ajuster le foyer et faire la mise au point. L’expression « focus group » sera quant à elle remplacée par groupe témoin ou groupe de  clients.

Pour d’autres suggestions de remplacement, consultez  le site de la Banque de dépannage linguistique.

 

Les prépositions cachées de Mélanie Joly

Mélanie Joly, lors du lancement de sa campagne, affirmait que « Ce que [sic]  Montréal a besoin, c’est de leadership ». Elle sert ici d’exemple, mais nombreux sont les candidats aux élections municipales à nous abreuver cet automne de pronoms relatifs  mal choisis. Qu’on l’affiche sur tous les poteaux s’il le faut, ce DONT les Coderre, Joly, Bergeron et Côté ont besoin ces jours-ci, c’est d’une petite révision grammaticale!

Un emploi délicat

Le pronom dont ne cultive pas la transparence. En effet, il faut savoir qu’il cache  toujours un de. On utilise ainsi dont avec un verbe dont le complément est introduit par la préposition de. Par exemple:

Le candidat dont je t’ai parlé faisait du porte-à-porte hier.       Je t’ai parlé d’un candidat.

L’enveloppe qu’il a reçue n’était pas brune. Il a reçu une enveloppe. (Pas de pot-de-vin, et pas de préposition de)

Il a été félicité pour cette nouvelle signalisation dont il est si fier.        Il est fier de cette nouvelle signalisation.

Les amateurs de terminologie grammaticale auront sans doute remarqué que dont est souvent complément indirect; que, lui, est en général complément direct.

Et  les pointilleux seront heureux d’apprendre que la liaison est facultative après le dont. Ce sera un petit répit pour les candidats aux élections, qui pourront clamer haut et fort que la nouveauté don-t-elle (ou don-elle) a besoin, la ville l’aura enfin!

Pour  en savoir plus:

Banque de dépannage linguistique

Un exercice sur le choix du pronom relatif

 

Humour de linguistes, et de notaires

La virgule sauve des vies! C’est du moins ce que laisse entendre le Comité contre la médiocrité langagière avec son parlant exemple:

Et si on mangeait les enfants?

Beaucoup plus cruel, on en convient, que:

Et si on mangeait, les enfants?

L’Institut d’assurance de dommages du Québec montre aussi la portée d’une ponctuation déficiente, racontant l’histoire d’un homme riche qui, au moment de son agonie, aurait pris un stylo pour écrire ses dernières volontés. Malheureusement, il aurait, semble-t-il, poussé son dernier souffle avant d’avoir pu ponctuer son texte.

« Je laisse mes biens à ma sœur non à mon neveu jamais sera payé le compte du tailleur rien aux pauvres. »

À qui laissait-il sa fortune? Le neveu ponctue ainsi:

« Je laisse mes biens à ma sœur ? Non ! À mon neveu. Jamais ne sera payé le compte du tailleur. Rien aux pauvres. »

Naturellement, la soeur du défunt n’est pas d’accord, elle ponctuerait plutôt le billet de cette façon:

« Je laisse mes biens à ma sœur. Non à mon neveu. Jamais ne sera payé le compte du tailleur. Rien aux pauvres. »

Et on imagine ce que le tailleur et les pauvres feront de la notice non ponctuée!

Si la virgule vous angoisse, consultez l’article sur les mythes liés à son utilisation.

Prendre son dû

Le participe passé du verbe devoir pose problème. Déjà, l’embêtant accent circonflexe qui ne l’accompagne que dans sa forme masculine – et au singulier seulement! – peut en rebuter plusieurs. (Ils auraient payer les sommes dues.) Mais plus encore, ce sont les nombreuses utilisations fautives du terme qui agacent.

L’emploi de n’est pas à bannir, loin de là, mais il faut se méfier des calques des expressions anglaises « to be due » (être mûr pour, avoir besoin de, qui doit arriver), ou « due to » (à cause de, en raison de). Aussi, on évitera, peu importe notre état, d’affirmer que, « dû à » des événements hors de notre contrôle, le bilan de fin d’année n’est pas prêt, ou qu’on est « dû pour des vacances ». On clamera plutôt qu’en raison de ces événements, et en l’absence de bilan, nous aurions bien besoin de vacances.

Lorsque est utilisé avec le verbe être (parfois sous-entendu) dans le sens de « causé par », ou « attribuable à », son utilisation est tout à fait correcte. Ainsi, le manque de concentration de certains collègues peut tout à fait être dû au beau temps qui arrive enfin.

Pour en savoir plus, consultez l’article de la Banque de dépannage linguistique.

La source du lac-à-l’épaule

Les 6, 7 et 8 mai 2013, les directeurs du Cégep Marie-Victorin tenaient leur lac-à-l’épaule annuel au cours duquel ils ont dû discuter les grands enjeux touchant l’institution. Y ont-ils mis l’épaule à la roue (nous reviendrons plus tard sur cette expression fautive) ou ont-ils haussé les épaules dans un geste de dépit? Si les deux dernières expressions sont suffisamment imagées pour qu’on en déduise le sens, il n’en va pas de même pour ce fameux lac-à-l’épaule qui semble un lieu de réunion très prisé des dirigeants québécois.

L’expression lac-à-l’épaule vient effectivement du nom d’un lac de la région de Québec, passé à l’histoire pour avoir été le lieu de rencontres politiques importantes. En 1962, le gouvernement Lesage tenait dans le paysage montagneux de Lac à l’Épaule, situé à l’orée du parc de la Jacques-Cartier (entre Québec et le SaguenayLac-St-Jean), une rencontre secrète avec son cabinet. Le but de la rencontre était de décider s’il allait déclencher ou non des élections sur le thème de la nationalisation de l’électricité. Inspirante – à cause du lieu? –, la rencontre a donné naissance au célèbre Maîtres chez nous qui a illustré la campagne de Lesage.

Utilisé comme nom désignant une rencontre importante tenue à l’écart, souvent dans un cadre naturel, le toponyme perd ses majuscules et adopte les traits d’union. On tient un lac-à-l’épaule pour définir de grandes orientations ou pour s’entendre sur des actions à entreprendre.

Quant à mettre l’épaule à la roue, si les dirigeants réunis en lac-à-l’épaule en ont eu envie, ils devront pour en parler, s’ils veulent respecter le bon usage, choisir une autre expression. En effet, elle est un calque de l’anglais (to put one’s shoulder to the wheel). On lui préférera la plus prosaïque venir en aide à quelqu’un ou l’imagée mettre la main à la pâte.

Prépositions indécentes

Dans un article publié le 1er mai, Hugo Pilon-Larose,  journaliste à La Presse, écrivait à propos des témoignages à la Commission Charbonneau : «M. Beaulieu l’aurait informé que cet argent servirait à leur payer un voyage au ministre Chevrette, lui-même, et leurs femmes. », semant le doute sur l’identité des éventuels voyageurs, et peut-être un peu la zizanie (combien de femmes pour un seul ministre?).

À moins de désirer laisser son lecteur dans le flou, le journaliste aurait pu faire un usage plus approprié de la préposition. En effet, il faut savoir que les prépositions à, de et en se répètent devant chaque partie d’une énumération (Il en parlera à Pierre, à Jean et à Claire.)

Leur juste

Leur, lorsqu’il est placé devant un verbe, est pronom, ce qui signifie qu’il remplace quelque chose. Dans la phrase qui nous intéresse, le premier leur (leur payer) est un pronom qui remplace le complément indirect (payer à qui?) au ministre Chevrette, lui-même, et leurs femmes. Il s’agit donc d’une redite tout à fait inutile.

Mais là ne s’arrêtent pas les problèmes liés à l’utilisation de leur. Leurs femmes, au pluriel, signifie que chaque homme impliqué dans l’histoire aurait plusieurs femmes! Pour savoir si on doit utiliser le pluriel lorsque leur est déterminant, il faut se demander si, une fois le possesseur au singulier, on utiliserait « son / sa » ou « ses ». Ici, clairement, il faudrait dire « sa femme », du moins on l’espère. Zizanie…

En somme, il aurait fallu lire:

« M. Beaulieu l’aurait informé que cet argent servirait à payer un voyage au ministre Chevrette, à lui-même et à leur femme. »,  ou, mieux encore: « M. Beaulieu l’aurait informé que cet argent servirait à payer un voyage auquel il participerait, de même que le ministre Chevrette et leur femme.» L’identité du «il» demeure imprécise, mais la cause de cette imprécision n’est plus que grammaticale…

Leur, Leurs – fiche théorique

La virgule inspirée

Pour répondre à une question qui lui est souvent posée, Sur le bout de la langue désire aujourd’hui défaire quelques croyances liées à l’utilisation de la virgule.

Première croyance : la ponctuation respecte des règles tellement complexes qu’elles paraissent aléatoires.

Malheureusement, l’utilisation de la virgule ne relève pas du hasard et n’est pas qu’une question de style. La grammaire impose certaines règles, même en ce qui concerne la ponctuation.

Seconde croyance : la principale fonction de la virgule est de nous permettre de respirer.

Lorsqu’on lit un texte écrit, la virgule est, certes, un moment de répit, une brève pause dans la lecture, plus courte que l’arrêt suggéré par le point. Mais l’inverse n’est pas vrai. Il ne suffit pas de lire son texte en respirant profondément pour trouver où placer les virgules. Imaginez l’instabilité d’un système de ponctuation reposant sur le degré d’essoufflement – ou de congestion nasale – de son utilisateur! Un bon exemple de cette impossibilité de transférer directement de l’oral à l’écrit l’utilisation de la virgule est celle du coordonnant « mais ». À l’oral, on prend généralement une pause après le « mais » (« J’ai bien pensé à mon examen mais (respiration) je ne pense pas le réussir. ») alors qu’à l’écrit, il faut ponctuer AVANT le coordonnant (« J’ai bien pensé à mon examen, mais je ne pense pas le réussir. »)

Si l’utilisation de la virgule vous fait peur, sachez que cinq grandes règles expliquent presque tous les cas d’utilisation de la virgule.

Pour les cas plus complexes, mieux vaut se référer à la Banque de dépannage linguistique de l’OQLF.

Sans crainte et sans fautes

Pourquoi devons-nous écrire sans crainte (au singulier) et sans fautes (au pluriel)? Pourquoi des règles de grammaire (au singulier) et des tonnes de copies (au pluriel)? Encore une perversion de la langue française? Malgré les apparences, il existe certaines règles qui organisent l’accord de ces noms introduits par une préposition.

Bien souvent, la logique permet de savoir si le nom doit être au singulier ou au pluriel. Ainsi, il n’y a qu’un programme à l’étude dans une évaluation de programme, mais plusieurs compétences dans un ensemble de compétences. Lorsque le nom désigne une réalité abstraite, ou qui ne se compte pas, celui-ci doit rester au singulier. C’est donc pleins de courage qu’il nous faut aborder ces accords complexes!

La même logique prévaut lorsque le nom est introduit par la préposition sans. Pressé, on peut ainsi sortir de la maison sans manteau et sans gants. Dans le cas de réalités abstraites ou impossibles à compter, on choisit alors le singulier. C’est pourquoi on peut boire son café sans lait (on ne peut compter le lait) et aborder sans crainte (une réalité abstraite) l’accord du complément du nom!

Quelques exemples utiles :

Au singulier

Des chefs de service, des chefs de bureau, des agents de communication, des directrices d’école, des noms de famille, des offres de service, des méthodes de calcul, des centres de recherche, des laboratoires de recherche, des domaines d’activité, des ouvrages de référence, des plans d’action, des droits d’auteur

Au pluriel

Un homme d’affaires, une base de données, dans un autre ordre d’idées, la création d’emplois, une salle de conférences, un programme d’études, une bourse d’études

Pour en savoir plus: Banque de dépannage linguistique – Nombre du complément du nom

Cégep minuscule, institution majuscule

Devons-nous écrire « Cégep Marie-Victorin » avec un « c » majuscule?

La réponse dépend du sens qu’on donne au mot cégep.

Si on parle de l’institution, du Cégep Marie-Victorin, on utilise la lettre majuscule. On écrit par exemple « la Politique d’évaluation des apprentissages du Cégep Marie-Victorin », ou on postule à un emploi au « Cégep Marie-Victorin ».

Par contre, si on parle des lieux physiques (« on se rencontrera tout à l’heure au cégep ») ou encore du niveau d’étude (« Étudieras-tu au cégep ou à l’université? »), il faut plutôt utiliser la lettre minuscule.