La saison des petits fruits

emballage framboises

Sur le bout de la langue est de nature avide. Et, en une allée d’épicerie « passant, la faim, l’occasion, l’herbe tendre, [les soldes] et quelque diable aussi […] poussant* », une incriminante mais ô combien tentante barquette de framboises a été achetée.

Ah, l’avidité! Il faut désormais vivre avec la culpabilité éthique (mais les framboises locales sont encore vertes sur leur plant!), environnementale… et grammaticale!

Il est de nos jours si facile de s’enrôler, d’un simple clic plus ou moins engagé, dans une multitude d’organisations que le verbe joindre, le plus souvent calqué de l’anglais, est utilisé à tous les coulis. Mais quelle déception d’arriver au fond du plat et de ne pas y trouver une formulation limpide!

Le verbe joindre signifie, lorsqu’on parle de choses, mettre ensemble, ajouter à, relier ou associer. Lorsqu’on parle de personnes, il veut dire entrer en contact avec. L’expression « joignez-vous » de l’emballage inviterait donc les gourmands, s’ils avaient des questions ou des commentaires à formuler, à s’adresser à eux-mêmes…

Il aurait donc fallu écrire « rejoignez-nous », puisque le verbe rejoindre signifie s’unir à une personne ou à un groupe, ou encore « joignez-vous à nous », puisque « se joindre à » est tout à fait acceptable dans ce sens. Mais il faut admettre que le « nous » d’une barquette de framboises reste un ensemble un peu flou.

Pour en savoir plus, deux articles de la Banque de dépannage linguistique

Joindre, un anglicisme

Ne pas confondre joindre et rejoindre

*Les Fables de La Fontaine racontent déjà tout! «Les animaux malades de la peste», Fables, Livre VII, 1678.

Manger de la friture sans la préparer

Nos voisins adorent la friture. Deux fois par semaine, ils s’accordent ce petit plaisir gourmand et fri.. frissent… font frire pommes de terre et légumes divers.

Si les nutritionnistes leur conseillent de cesser cette ô combien nocive habitude, la langue, elle, les empêche tout simplement de préparer leur repas à deux! C’est que le verbe frire, comme traire et éclore, pour ne nommer qu’eux, fait partie des verbes qu’on dit défectifs.

La défectivité est une notion grammaticale très ancienne. Déjà au 4e siècle, on parlait pour le latin de certains verbes qui faisaient défaut, mais il faut attendre le 17e siècle pour que Richelet, dans son dictionnaire, les définisse clairement comme des verbes qui ne se conjuguent pas à tous les temps.

Dans les grammaires actuelles, la catégorie des verbes défectifs semble parfois un grand débarras dans lequel on place tant les verbes qui ne se conjuguent pas à tous les temps ou à toutes les personnes pour des raisons de sens bien claires (je pleus?, vous neigez?, nous fallons?…) que ceux qui sont « défectueux » pour des raisons obscures.

Pourquoi donc est-il proscrit de frire à plusieurs au présent, de choir à l’imparfait (hier, tu choissais sur ton divan est une situation impossible) ou de clore au passé simple (je cloai cet article de façon admirable, n’est-ce pas?) Selon Abdellatif Adouani, ces verbes aux conjugaisons incomplètes « ne doivent […] leur défectivité qu’aux problèmes posés aux usagers de la langue quand il s’agit de les conjuguer. »¹  Pour tous ceux qui ont peiné à apprendre les terminaisons parfois inattendues des verbes du troisième groupe, cette explication est un peu… décevante. Mais Sur le bout de la langue n’a pu trouver mieux…

D’ailleurs, depuis que les domaines du marketing et de la publicité éclosent (éclore, par exemple, qui n’accepte pas nous éclosons ni vous éclosez ni rien du tout à l’imparfait), le verbe promouvoir semble développer des utilisations jusqu’alors considérées rares. Le Petit Robert édition 2006, laisse entendre que le verbe est « rare sauf à l’infinitif et au participe passé », alors que le Nouvel Obs suggère un tableau de conjugaison presque complet. Les chances de développer ainsi un passé simple du verbe traire dans notre monde actuel nous paraissent tout de même plutôt limitées… D’ailleurs, si quelqu’un a une suggestion de terminaison pour les verbes en -traire (soustraire et distraire, pour ne nommer que ceux-là) au passé simple, Sur le bout de la langue est curieuse!

En attendant que choir au subjonctif imparfait se développe (hum…) ou que les couples heureux et gourmands puissent préparer leur friture ensemble et l’affirmer haut et fort (tous les mardis, nous frissons notre tofu!), puissez (oui, pouvoir est aussi défectif) répondre avec enthousiasme et curiosité à ce jeu-questionnaire.

L’art de la négation

(ou quand les compagnies de sodas rédigent en français du 17e siècle)

*** Un problème technique nous empêche de mettre convenablement les liens vers les sources de cet article. Nous sommes désolés pour cet inconvénient et nous tentons de remédier au problème le plus efficacement possible! ***

L’adverbe de négation constitue un exemple très parlant de la façon dont peut lentement évoluer une langue, entre norme et oralité, entre ordre et normalité. Présent dès les Serments de Strasbourg– rédigés en 842 et considérés comme le premier texte en français, du moins en roman, ancêtre du français – l’adverbe non s’est bientôt, en toute lenteur étymologique, mué en ne au milieu du 10e siècle.

Puis, peu à peu, des noms bien quotidiens sont venus complémenter les verbes dont l’incomplétude était marquée par ce ne. Je ne mange mie, miette; je ne bois goutte; je ne couds point; je ne marche pas. Mie, goutte, point et pas, pour ne nommer qu’eux, ont ensuite été entraînés dans un processus de grammaticalisation qui a transformé leur nature : de noms communs, ils sont devenus partie d’une locution adverbiale qui fonctionnait désormais en dyade.

Et cette évolution linguistique est toujours affaire pendante. Aujourd’hui, à l’oral, c’est le ne lui-même qui tend à s’effacer au profit de la seconde partie de la locution. Ainsi entend-on : « Je sais plus quoi faire, je pense pas y arriver… »

La place de la négation dans la phrase est elle aussi signe des temps. Aujourd’hui figée – autour du verbe conjugué; avant le verbe à l’infinitif (Je ne peux pas ne pas voir qu’il s’agit d’une difficulté!) – elle était encore laissée à la discrétion de l’auteur classique. Au 17e siècle, Molière pouvait donc écrire : « Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde » (Le Misanthrope, Acte I, scène 1), à l’instar de ses contemporains classiques qui choisissaient esthétiquement tantôt la formule ne + infinitif + pas, tantôt la tournure ne + pas + infinitif. Aujourd’hui, on considère comme archaïque le premier agencement, et les règles prescrites par les grammaires sont claires : il faut privilégier le second.

Quant à cette originale compagnie de sodas, de deux choses l’une : soit elle a utilisé la fonction « 17e siècle » de son site de traduction, soit elle n’a jamais entendu parler du truc modre/mordu servant à distinguer l’infinitif du participe passé.  Sur le bout de la langue trouve la première option beaucoup plus inspirante!

Pour en savoir plus:

Un article savant, complet, et plutôt complexe sur l’utilisation de « pas » et « point » en français classique :

http://www.claude-muller-linguiste.fr/wp-content/uploads/2012/09/N%C3%A9gation-classique.pdf

Des exercices du CCDMD:

http://www.ccdmd.qc.ca/media/synt_probl_51Syntaxe.pdf

Sur les Serments de Strasbourg:

(http://www.lexilogos.com/serments_strasbourg.htm)

 

Points en suspens

La semaine dernière, le magazine en ligne Slate.fr publiait la recension d’un très sérieux bouquin de Julien Rault paru en septembre dernier. Et ce très sérieux bouquin s’intéresse aux non moins sérieux points de suspension. Il n’en fallait pas plus pour que Sur le bout de la langue soit plongée dans une rêverie syncopée dans laquelle défilaient, en grappes, les fameux petits points…

S’ils connaissent une popularité exacerbée par les conversations instantanées et autres dialogues électroniques, les points de suspension n’ont pas toujours eu la cote. En fait, leur entrée dans la ponctuation remontrait, selon Rault, au 17e siècle, et leur dénomination actuelle, au 18e. D’abord appelés point interrompu, points de coupure ou points multiples, les points de suspension variaient aussi en nombre et ce n’est que vers le milieu du 19e siècle que les petits points ont trouvé leur apparence ternaire actuelle.

Rault les voit comme des « points de latence », moments d’un texte où on indique que quelque chose peut apparaître mais où on floute la nature de ce quelque chose.

Pour Sur le bout de la langue, les points de suspension sont la preuve d’une très grande confiance faite au lecteur. Après tout, qu’on les utilise pour laisser une phrase inachevée ou pour taire une relation louche avec monsieur F…, les points de suspension laissent le lecteur tout à fait libre de combler l’espace à sa manière, bienveillante ou tordue!

Néanmoins, s’il s’agit de laisser dans le flou, aussi bien le faire clairement. Il existe quelques règles typographiques qui encadrent l’utilisation des points de suspension, dont nous listons ici celles qui nous semblent les plus utiles. Les fonctions des points de suspension, selon le CCDMD, sont au nombre de quatre :

  1. Marquer une pause dans une phrase interrompue. Dans ce cas, on utilise simplement les points de suspension. Lorsque cette interruption survient à la fin d’une phrase, le point final se confond avec les trois petits points.
  2. Montrer qu’une énumération est incomplète. Dans ce cas, Il ne faut pas utiliser les points de suspension avec l’expression etc. Les deux éléments ont en effet la même fonction.
  3. Montrer une coupure dans une citation. Comme chaque modification apportée à une citation, il faut montrer la coupure à l’aide des crochets. On indique donc […] à l’endroit où la citation a été tronquée.
  4. Censurer un mot tabou, masquer une grossièreté, préserver un anonymat… On peut alors choisir, selon la teneur de ce qu’on veut cacher, de remplacer le mot au complet par les points de suspension, de n’en donner que la première lettre, ou que le début.

Pour en savoir plus :

Théorie et exercices sur le site du CCDMD

Informations typographiques précises sur le site du Bureau de la traduction du gouvernement canadien

Ponctuez prudemment!

Un style académique

En cette période de rentrée, de remise en question du parcours collégial et d’émissions de télé mettant en vedette des chanteurs en voie de le devenir (des chanteurs ou des vedettes), le mot académique est très à la mode. Pourtant, rares sont les occasions d’utiliser à bon escient cet adjectif qui ressemble beaucoup – malheureusement, peut-être – à l’anglais academic.

Selon la Banque de dépannage linguistique, il n’existe que deux acceptions françaises de l’adjectif académique. Le premier sens est celui qui relie directement académique à sa source, l’académie. Qu’elle soit une division administrative dans le domaine de l’enseignement (l’Académie de Musique, l’Académie culinaire…), ou une société littéraire ou scientifique (la très célèbre Académie française, par exemple), à l’académie se rapportent des choses académiques.

Le second sens attribué à l’adjectif est figuré et péjoratif : académique veut alors dire conventionnel, formel. Un peintre dont les tableaux seront jugés académiques soulèvera rarement les passions.

De cette façon, la rentrée des étudiants, tout comme leur parcours et leurs résultats, doit être scolaire (ou refléter leur niveau d’étude – la rentrée universitaire, le parcours collégial…). Quant aux chanteurs en devenir, s’ils participent à La Voix sans proposer de performances trop conventionnelles, ils ne devraient  pas recevoir la mention académique, contrairement – acceptions lexicales obligent! – à leurs ancêtres d’une autre émission populaire qui, elle, présentait l’académie comme un lieu d’enseignement (l’Académie des vedettes). Marie-Mai et consorts auront donc traversé les embûches académiques d’une télé-réalité dont le titre était lui-même un gigantesque (double) anglicisme[1].



[1] Selon Antidote, star est un anglicisme qu’on remplace, au Québec, par vedette ou étoile. Il est néanmoins toléré ailleurs dans la francophonie. La juxtaposition des deux noms («star» et «académie») est, elle aussi, un calque de l’anglais.

Au bout de la terre (dans un autre univers, loin loin de la ville, loin du monde, où tu voudras)

« Emmenez-moi » chantent Charles Aznavour, Marie-Mai, Boule Noire et Marie-Pier Arthur, et certainement d’autres encore que Sur le bout de la langue n’a pas sur le bout de l’oreille en ce moment. Toutes ces chansons qui laissent espérer un ailleurs meilleur montrent néanmoins, par le choix du verbe, que c’est d’un lourd ici qu’il est question.

En effet le terme emmener a une signification différente de son paronyme amener. Tous deux reposent sur le fait de mener quelque part un être animé, mais ils présentent la différence majeure d’insister l’un sur le point de départ, l’autre sur le point d’arrivée. Le verbe amener signifie « conduire un être animé quelque part ou auprès de quelqu’un », alors que emmener signifie « faire quitter un lieu à un être animé en l’entraînant avec soi » (définitions tirées de la BdL). De cette façon, nos chanteurs insistent plus sur l’idée de fuir un monde trop petit pour eux que sur leur potentielle arrivée au bout de la terre (dans un autre univers, loin loin de la ville, loin du monde, où tu voudras).

Les préfixes latins a- et em- jouent le même rôle dans apporter et emporter qui sont utilisés pour désigner le transport d’objets inanimés. Même si c’est le plaisir de pique-niquer ou de manger dans le confort de son foyer qui motive, on achète au restaurant un plat à emporter, parce que c’est l’idée de sortir de son habitat naturel un délice exotique ou de restauration rapide qui dicte le choix du terme.

En résumé :

Importance du point d’arrivée Importance de l’idée de quitter un lieu
Êtres animés Amener J’amène Jérémie à l’école. Il m’a demandé de l’amener à l’hôpital. Emmener Emmène-moi avec toi! J’emmène les enfants.
Objets inanimés Apporter N’oubliez pas d’apporter votre cahier de notes. Peux-tu m’apporter un verre d’eau? Emporter Emporte cette plante nauséabonde ! Un plat à emporter.

 

La bête noire des articles de bureau

Fréquemment, des étudiants frappent à la porte du très accueillant bureau de Sur le bout de la langue et demandent, d’un air gêné : « Est-ce que je pourrais vous emprunter une brocheuse? » Fréquemment, Sur le bout de la langue hésite entre taquiner (« Tu as l’air essoufflé! As-tu vraiment le temps d’agrafer ton travail avant l’heure de remise? »), corriger (« Une agrafeuse? ») ou, plus gentiment, tendre l’objet convoité…

Le terme « brocheuse » est fautif pour désigner le « petit instrument actionné à la main, utilisé pour agrafer des feuilles de papier[1] » ― il faut plutôt employer agrafeuse ―, mais l’erreur lexicale si courante est loin d’être honteuse. En effet, la brocheuse a la même fonction d’unir plusieurs feuilles de papier. Utilisé dès le 18e siècle pour désigner l’ouvrier (brocheur) qui s’occupe du brochage, c’est-à-dire celui qui assemble, plie et coud les pages d’un livre, le terme a suivi la mécanisation de l’imprimerie pour désigner aujourd’hui la machine qui s’occupe de ces tâches, le plus souvent grâce à un principe de thermocollage. L’étudiant qui désirerait imprimer plusieurs exemplaires d’un volumineux travail pourrait donc réellement vouloir emprunter une brocheuse…

L’agrafeuse pose un autre problème, imperceptible cette fois dans la demande de l’étudiant emprunteur. On la voit souvent dotée de doubles consonnes peut-être esthétiques, mais tout à fait superflues. Si l’erreur reste une erreur, elle a au moins le mérite d’être historique : la première attestation du mot est aggraffer, en 1542 (avant la normalisation de l’orthographe!). Le terme signifiait alors « griffer ». L’agrafeuse telle qu’on la connaît a fait son entrée dans la langue en 1912[2].



[2] Les données étymologiques sont tirées du Dictionnaire historique de la langue française, Éditions Le Robert, 1992.

Les anglicismes du spectacle

La plus adorable de toutes les nièces montera sur scène pour la première fois. Du haut de ses trois ans trois-quarts, elle foulera les planches et sera un sans doute totalement survolté – ou tétanisé – joli petit rat. Dans la salle, parents, parents de parents, amis et amis d’amis sont fébriles. Le lourd rideau se lève, les projecteurs crépitent, une odeur de fumée en boîte se répand. La salle – et, on le devine, la coulisse – est en pleine effervescence : de quel côté arriveront les fleurs de lycra, les cowgirls en jupettes et les multiples reines des neiges? Est-ce que le rythme sera respecté, est-ce que les chorégraphies seront exécutées? Un orteil point côté jardin, on cesse de respirer.

« Bonsoir à tous!

J’aimerais d’abord vous remercier pour votre présence. (Yeux plissés qui regardent sous le projecteur) Vous êtes une très belle audience! Les enfants vont vous présenter un très bon show! (Sourire de satisfaction qui laisse deviner le sourire de soulagement qui apparaîtra au moment du salut final.) Tout le monde est venu à ses pratiques, et il y en a eu beaucoup! (Beaucoup, beaucoup.) Chaque groupe va vous montrer son numéro avant l’intermission. Après, la pause, la troupe va vous faire un extrait du show du mois de mai. On a vraiment hâte de vous montrer tout ça! Et on a aussi hâte à l’ovation debout! (Clin d’œil.) On arrange les derniers costumes et on commence! (Mains nerveuses, clignements d’yeux qui espèrent que le public n’a pas vu qu’on cherchait à gagner du temps. Excitation et murmures plus ou moins maîtrisés en coulisse.) On leur donne une bonne main d’applaudissements! Bon spectacle! »

En attendant le gracieux divertissement, Sur le bout de la langue se dénoue les nerfs en débusquant les vilains anglicismes. Et le monde du spectacle en est plein! Dans le laïus de la présentatrice, outre le show que tous auront repéré, on trouve aussi audience, terme qui devrait être utilisé plutôt pour parler de la séance d’un tribunal et qu’il faudrait remplacer par public. On relève aussi pratiques, auquel on devrait préférer, dans ce contexte, répétitions, et l’intermission qui, en français, est plutôt appelée l’entracte. L’ovation debout, calquée sur standing ovation, relève tant de l’anglicisme que du pléonasme. Une ovation est une salve d’acclamations publiques rendant honneur à quelqu’un. Tant d’enthousiasme se manifeste souvent en position debout, mais l’expression ne requiert pas qu’on le précise. Finalement, la bonne main d’applaudissements est aussi calquée sur l’anglais a good hand. En français, on dira plutôt des applaudissements chaleureux, même si l’image d’une bonne main semble tout à fait appropriée dans ce cas.  La présentatrice aurait pu demander aussi un tonnerre d’applaudissements ou, plus prosaïquement, « Qu’on les applaudisse! »

 

Un air d’été

Alors que le plus jeune des fils ne compte que trois roues à son vélo à quatre roues, le plus vieux file depuis quelques semaines sur son vélo de grand, celui fort justement nommé bi-cyclette (Les fils sont aussi sporadiquement initiés au latin.)

On court sur les bas-côtés, on s’émeut, et on en perd sa grammaire! Des « Vas-y, continue! », des  « Pédale, pédALE!!!! » et des « Ça y est, il est sur son air d’aller! » jaillissent. Parents à la fois pétrifiés et resplendissants de fierté sont trop préoccupés de leur marmaille qui vient de gagner subitement plusieurs kilomètres/heure pour remarquer la faute d’homophone. Mais Sur le bout de la langue a le loisir de revenir sur le moment et de se pencher sur la question (et doit avouer avoir fait la faute, parfois…)

L’expression erre d’aller n’a rien à voir avec l’air de celui qui va.  Erre, qu’on associe facilement au présent de l’indicatif du verbe errer, est a

ussi un nom féminin. S’il a déjà eu le sens latin de « chemin, voie », il a pris au 12e siècle la signification de « train, allure ». Dans l’expression qui nous intéresse, c’est pourtant la signification actuelle, acquise par la spécialisation du mot dans le vocabulaire de la marine, qui prévaut, celle de « vitesse acquise d’un bâtiment quand il cesse d’être propulsé[1] ». L’expression, elle, appartien

t moins au monde maritime qu’au langage familier

 et semble être utilisée exclusivement au Québec.

C’est donc bien sur son erre d’aller que se trouve le plus grand des fils lorsqu’il fonce à travers le parc sans trop d’efforts, avide de l’espace désormais à sa portée.

Pour en savoir plus :

L’article de la Banque de dépannage linguistique sur les homophones air, aire, ère, erre (ers, haire et hère).

L’air d’été du titre



[1] Les définitions sont tirées du Dictionnaire historique de la langue française, Éditions Le Robert, 1994.

Échec

Il y a quelques jours, des habitants de Trout River, à Terre-Neuve, manifestaient leur inquiétude : une immense baleine bleue – rendue plus grosse encore par le processus de décomposition qui la gonflait de méthane – menaçait d’exploser sur ses rives.  Le cétacé, échoué sur les rochers, avait été fait prisonnier par les glaces et y avait laissé sa vie.

Dans quelques jours, les étudiants du cégep Marie-Victorin manifesteront leur inquiétude : l’heure des remises – rendue plus intense encore par les beaux jours qui font espérer les vacances – sonnera. Les étudiants menaceront-ils d’exploser? Certains, échoués sur les tables à pique-nique qui bordent le collège, ne sentiront peut-être pas le danger d’échouer à l’examen.

Que l’on soit baleine ou étudiant, il faut savoir que le verbe « échouer » s’emploie différemment s’il s’agit d’un échec ou d’un échouage. Lorsqu’il est utilisé au sens figuré de « ne pas réussir quelque chose », d’un échec, le verbe échouer doit être suivi de la préposition à. Celui qui ne s’est pas bien préparé pourra échouer à son examen (et non échouer son examen). Lorsqu’il est utilisé, toujours dans un sens figuré, mais sans la préposition, échouer peut signifier « ne pas aboutir », en parlant d’une action. (Les tentatives de persuasion de cet étudiant ont échoué. Les manœuvres pour déplacer le mammifère marin ont échoué.)

Finalement, comme les baleines, on peut échouer quelque part, se trouver dans un lieu par lassitude ou par hasard. Pour un navire, on parlera alors d’échouage. Ainsi, après l’examen final, plusieurs échoueront sur une terrasse ensoleillée pour célébrer le début de l’été.

Pour en savoir plus, l’article «échouer» de la Banque de dépannage linguistique.